Quand les corps se resserrent : mode, algorithmes et retour d’un imaginaire discipliné

La mode semblait avoir ouvert la porte à une nouvelle ère de diversité corporelle. Pourtant, en quelques saisons, les défilés retournent à une silhouette unique : blanche, mince, silencieuse. Cette régression n’est pas seulement esthétique. Les algorithmes, les esthétiques « clean girl » ou « trad wife », la glorification du retour de la maigreur et la montée du masculinisme construisent un nouvel imaginaire du féminin : plus discipliné, plus docile, plus contrôlé. Ce durcissement culturel s’inscrit dans un contexte global où les extrêmes droites, du trumpisme aux nationalismes européens, réaffirment leur vision d’un ordre social resserré. Dans cette recomposition idéologique, les corps féminins redeviennent des marqueurs centraux de discipline et de conformité.

La fin symptomatique de la diversité des corps sur les podiums
Source : @style.analytics

On aurait pu croire que l’industrie de la mode avait définitivement amorcé un virage vers plus d’inclusivité. Les campagnes valorisant des mannequins racisés, âgés ou grande taille avaient laissé entrevoir un changement réel. Pourtant, en quelques saisons, la diversité s’est évaporée. Les silhouettes des défilés s’alignent, s’affinent, s’uniformisent. « Le body positivisme qu’on nous vendait dans les années 2020 [est] fini, une mode parmi les modes », s’indigne le journaliste Matthieu Bobard Deliere.

Le vêtement, longtemps considéré comme un terrain d’expression personnelle, semble aujourd’hui redevenir un outil de neutralisation. Comme le formule Manon Renault, chercheuse en mode et cheffe de rubrique mode aux Inrocks : « on n’utilise plus le vêtement comme moyen d’expression mais de discrétion. » Même les marques qui avaient bâti leur notoriété sur une hyperféminité assumée glissent vers un minimalisme policé. Plus loin des podiums, le site d’e-commerce Pretty Little Thing, autrefois symbole d’une esthétique plutôt ostentatoire, adopte désormais les codes du « quiet luxury ». « Ils ont dit : fuck les BBL, fuck les grosses, ici on est skinny et clean girls. Ici on est chics et racistes. » ironise la créatrice de contenu Monsterlool.

Le même mouvement s’observe du côté des stars de téléréalité : celles qui avaient incarné l’esthétique BBL retirent leurs implants, perdent du poids et adoptent un style plus « sage ». Un mouvement collectif qui raconte un retour à un corps unique, présenté comme plus chic, plus « sain », plus présentable.


Algorithmes, trends et réseaux sociaux : une fabrique quotidienne du corps docile

Ce qui se joue sur les podiums ne reste jamais longtemps cantonné à la mode. Très vite, ces silhouettes standardisées sont reprises, amplifiées et normalisées par les algorithmes, qui transforment une tendance esthétique en norme culturelle. Les algorithmes optimisent ce qui performe : lisse, lumineux, discret, répétable. La « clean girl » promet une pureté visuelle (peau nue, sourcils peignés, coiffure tirée, neutralité tonale) ; la « trad wife » vend une féminité ordonnée, domestique, « naturelle ». Ces formats se prêtent aux boucles de recommandation : on clique, on regarde, on reçoit davantage de contenus similaires.

Parallèlement, le masculinisme gagne en visibilité médiatique. Des contenus qui acclament « la fin du body-positivisme » circulent largement, souvent enrobés de lexiques de santé (« discipline », « optimisation », « clean eating »). Ces rhétoriques, sans être homogènes ni toujours coordonnées, convergent : elles re-légitiment la maigreur comme horizon moral et esthétique. Les conquêtes symboliques de représentations diverses de ces dernières années (plus-size, trans, vieillesse) redeviennent des déviations à corriger. Les réseaux sociaux, autrefois moteurs de visibilisation de corps marginalisés, deviennent finalement les accélérateurs d’un imaginaire plus étroit.

Politiques du corps

L’uniformisation corporelle ne se produit jamais dans le vide. Elle prend un sens particulier dans une période marquée par la progression de l’extrême droite à l’échelle européenne et internationale. Les travaux de George L. Mosse, Zeev Sternhell, Emilio Gentile ou Enzo Traverso rappellent que les idéologies autoritaires agissent d’abord sur les représentations : sur les corps, la santé, la sexualité, les rôles de genre. Le fascisme, écrivent-ils, n’est pas seulement un dispositif politique. Il est une culture visant à « transformer l’imaginaire collectif et modifier les styles de vie » :

Le fascisme fut à la fois une révolution, une idéologie, une vision du monde et une culture. Une révolution, car il ne regardait pas vers le passé, mais voulait bâtir une société nouvelle. Une idéologie, car il concevait le nationalisme comme une alternative moderne aussi bien au socialisme qu’au libéralisme. Une vision du monde, puisqu’il inscrivait son projet politique dans une philosophie de l’histoire. Et une culture, puisqu’il voulait transformer l’imaginaire collectif, modifier les styles de vie, supprimer tout clivage entre vie privée et vie publique. (Traverso, 2008)

Les événements récents donnent à cette grille de lecture une résonance particulière : retour du trumpisme sur la scène politique américaine, percées électorales des extrêmes droites en Europe, attaques répétées contre les droits reproductifs et les minorités. Dans ces contextes, la question du corps féminin redevient un enjeu central : un corps discret, contrôlé, standardisé, correspond à un ordre social où la marge se réduit là où un corps visible, divers, affirmé, devient une forme de dissidence.

C’est précisément dans cette tension que se joue aujourd’hui une partie du débat culturel.

Une résistance « messy », « brat » et bruyante

La rébellion existe, et elle compte. Des artistes défient l’homogénéité : Théodora et d’autres affichent des looks affriants, « messy », brouillant les codes ; la “messy girl era”, le Brat summer de Charli XCX ou l’esthétique de Ke$ha réintroduisent le bruit et la friction. Ces gestes ne sont pas superficiels : ce sont des refus esthétiques de l’ordre, des invitations à reprendre l’espace visuel. Ces courants refusent le lisse : ils rappellent que l’imperfection, l’excès ou l’excentricité peuvent être des formes légitimes de représentation et de prise de parole. La résistance, c’est aussi entrainer son regard : refuser les feeds monocordes, diversifier ses sources, soutenir les médias qui font place à d’autres corps, questionner les injonctions « santé » quand elles servent des esthétiques excluantes.

Réaffirmer le pouvoir du corps comme espace de lutte

Le resserrement des corps autorisés ne relève pas seulement de l’esthétique, c’est un indicateur de l’état d’une société. Une question se pose : comment résister et réouvrir l’imaginaire ?

  • Changer la manière de recommander les contenus en aidant son entourage, et globalement, les utilisateurs, à repérer et contourner les boucles de normalisation.
  • Exiger des engagements publics, clairs et pérennes en matière de diversité des corps, afin de dépasser les campagnes opportunistes et éphémères.
  • Soutenir les scènes alternatives qui mettent en avant les créateurs, communautés et esthétiques « messy » pour réintroduire du pluralisme visuel.
  • Garder en tête l’enjeu politique, en rappelant que l’esthétique n’est jamais neutre : contrôler les corps, c’est une façon de contrôler la société.

Protéger cette pluralité, ce n’est pas « politiquement correct » : c’est une façon de maintenir un espace où chacun et chacune peut exister hors des injonctions étroites.

Margaux Hayward Aries

Margaux Hayward Aries

Based in: Paris, France

Currently anchored in the world of media and the press, Margaux Hayward Aries is a committed voice on issues of society, culture, and gender. A specialist in the media sector, she brings the vivacity of a young literary and communications expert, passionate about the art of informing and storytelling.

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