Depuis quelques années, un nouveau langage s’impose : « je protège ma santé mentale », « je me choisis », « je coupe les relations toxiques ».
Ce vocabulaire, omniprésent sur les réseaux sociaux, ne se limite plus à décrire des situations particulières. Il structure désormais une manière de penser les relations. Derrière ces formules, une transformation plus profonde s’opère : celle d’un rapport au lien social de plus en plus conditionnel, sélectif et fragile.
Ce mouvement s’inscrit dans un contexte où la parole autour de la santé mentale s’est largement libérée. Les souffrances psychologiques sont mieux reconnues et les notions de limites ou de toxicité ont permis à de nombreux individus de sortir de situations difficiles voire dangereuses. Pourtant, à mesure que ce langage se diffuse, ce qui relevait d’un outil de protection devient progressivement une grille de lecture générale des relations humaines.
Se protéger, se retirer ?
Sur les réseaux sociaux, ce glissement est particulièrement visible. Après l’ère de la FOMO (Fear Of Missing Out), qui poussait à ne rien manquer, s’est imposée celle de la JOMO (Joy Of Missing Out), valorisant le retrait, la sélection et le refus. Ne plus aller à un anniversaire, prendre de la distance, limiter ses interactions : autant de comportements désormais présentés non seulement comme acceptables, mais comme souhaitables. Le retrait devient un signe de lucidité, voire de maturité.
Dans ce contexte, la relation à l’autre se transforme. La tolérance à l’inconfort diminue, les tensions ordinaires (inhérentes à toute relation) sont plus rapidement interprétées comme problématiques. Une logique de tri s’installe : certaines relations seraient bénéfiques, d’autres inutiles. Cette rationalisation du lien (toutefois plus marquée dans les contextes urbains) tend à fragiliser l’idée même d’engagement relationnel.
Car toute relation durable suppose une part d’effort, d’ambivalence et de négociation. Si le langage de la santé mentale a permis de légitimer des formes nécessaires de protection, de reconnaître la souffrance pour poser des limites et sortir de relations toxiques, son extension à l’ensemble des relations tend à transformer une vigilance légitime en principe général de distanciation.
L’autre en option
Ce glissement s’inscrit dans une dynamique plus large de montée de l’individualisme. La valorisation de l’estime de soi, initialement pensée comme un levier d’émancipation, a progressivement déplacé la frontière entre santé mentale et narcissisme. L’injonction à « se prioriser » peut, dans certaines formes, conduire à reléguer l’autre au second plan, voire à le considérer comme dispensable.
Cette évolution a des effets concrets sur la place de l’amitié, qui tend à être reléguée derrière d’autres sphères jugées plus structurantes, comme le travail ou la famille. Comme le mentionne Lucie Hoebeke, alors étudiante en philosophie à l’Université de Bretagne Occidentale et autrice du mémoire L’amitié comme enjeu sociétal et politique : pour une reconsidération des pratiques amicales ; « les relations amicales sont peu à peu reléguées à un statut secondaire, accessoire », à une variable d’ajustement, mobilisée lorsque le temps ou l’énergie le permettent.
Pourtant, cette marginalisation contraste avec le rôle fondamental que jouent les relations amicales. Sylvaine Scheffer, coach professionnelle et praticienne TOP, en décrit d’ailleurs les bénéfices : « renforcement de l’estime de soi, réduction du stress et de l’anxiété, amélioration de la régulation émotionnelle, développement de l’empathie, sentiment d’appartenance et de sens. » De nombreuses recherches en psychologie vont dans le même sens, montrant que la qualité des relations amicales est un facteur déterminant de bien-être et de santé physique.
Au-delà de la stabilité émotionnelle qu’elle procure, l’amitié favorise aussi l’ouverture aux autres et dépasse largement la seule sphère privée. Elle expose à l’altérité, oblige à composer avec des différences, à ajuster ses attentes, à sortir du soi et constitue ainsi un enjeu social et politique.
« Est-ce que finalement, les amis ne viendraient-ils pas enrichir notre lien avec la société, et ainsi nous aider à mieux appréhender les divers phénomènes sociaux qui se présentent à nous ? » (Lucie Hoebeke)
Les relations amicales ne sont donc pas de simples espaces de confort : elles participent à la formation des individus, à l’ouverture à d’autres perspectives et à la capacité à coexister avec des différences. Comme le souligne Lucie Hoebeke, « nous connaissons tous un ami […] qui a participé à construire la personne que nous sommes ».
En diversifiant les expériences et en confrontant les points de vue, l’amitié contribue à réduire les tensions liées aux divergences de modes de vie. Fragiliser ces liens, c’est aussi affaiblir les conditions mêmes d’une coexistence apaisée.
Aux origines de l’individualisme moderne
Ce phénomène n’est pas nouveau. Dès le XIXe siècle, Alexis de Tocqueville identifiait les conséquences de l’individualisme. En privilégiant la sphère privée, les individus tendent à se désengager du collectif et à réduire leur implication dans des dynamiques communes. Ce repli, s’il peut être protecteur, comporte un risque : celui de produire des individus isolés, moins enclins à s’inscrire dans des logiques de solidarité.
« L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables […] et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. » (Alexis de Tocqueville)
Aujourd’hui, ces réflexions trouvent une résonance particulière. L’isolement croissant, la difficulté à maintenir des relations durables et la multiplication de discours valorisant la distance témoignent d’une transformation concrète des pratiques sociales. Ainsi, à mesure que les repères collectifs s’effacent, l’individu se tourne vers sa propre expérience, faisant de ses émotions un guide central pour comprendre et orienter ses relations.
Un nouveau régime émotionnel
Dans les sociétés contemporaines, les émotions occupent une place centrale. Elles ne sont plus perçues comme des éléments à réguler, mais comme des indicateurs de vérité. Ressentir est un critère de décision, une justification en soi. Cette valorisation s’accompagne d’une diffusion massive des affects, amplifiée par les réseaux sociaux, où les contenus émotionnels circulent plus rapidement et plus largement. Comme l’explique Eva Illouz, « un post exprimant une émotion a 20 % de chances en plus d’être partagé […] surtout lorsqu’elle est négative ».
Christopher Lasch décrivait déjà l’émergence d’un individu centré sur la recherche d’équilibre psychique, parfois au détriment de son inscription dans des relations durables. Les solutions proposées pour atteindre ce bien-être (éviter l’attachement, limiter la dépendance aux autres, etc.) peuvent paradoxalement renforcer le malaise qu’elles cherchent à atténuer.
« L’ère de l’individualisme ne marque pas le triomphe mais l’effondrement de l’individu. » (Christopher Lasch)
Plus récemment, Eva Illouz a montré comment les émotions elles-mêmes s’inscrivent dans des logiques sociales et économiques. Elles deviennent des repères, des outils d’évaluation, parfois même des ressources à optimiser. Les relations tendent alors à être pensées dans une logique de gestion, évaluées et ajustées jusqu’à être interrompues lorsqu’elles ne correspondent plus aux attentes. Elles deviennent « un « espace de calcul » où elles sont évaluées en fonction de la santé, de la productivité ou du bien-être ».
Le vocabulaire contemporain, ponctué de « relations toxiques », de « tri » et de liens « coupés », en porte la trace. Ces expressions traduisent une manière de penser les liens humains à travers une approche fonctionnelle qui « enferme les individus dans une introspection sans fin […] et contribue en réalité à aggraver le mal-être ».
C’est ici que se dessine une tension centrale. D’un côté, les émotions sont une réalité fondamentale. Les relations humaines, et en particulier l’amitié, offrent à la fois un espace d’acceptation et de soutien, mais aussi de confrontation. Elles permettent de sortir du soi et d’élargir son horizon. De l’autre, la manière dont ces émotions sont mises en discours, normalisées et diffusées tend à transformer ces mêmes relations en objets fragiles, conditionnels et réversibles.
Une forme de paradoxe apparaît alors : une société qui valorise la santé mentale peut simultanément affaiblir les relations qui la rendent possible. En cherchant à se protéger, les individus risquent de se priver de ce qui constitue précisément un facteur de protection.
Le désir de reconnexion
Pour autant, les aspirations à la connexion, à l’entraide et à la communauté demeurent profondément ancrées. Elles réapparaissent dans des formes contemporaines, au travers de discussions sur Reddit autour de la solitude, mais aussi via le succès de récits populaires qui revalorisent le lien. Des séries comme Gilmore Girls ou Ted Lasso dépeignent des relations imparfaites mais durables, faites de soutien, de loyauté et de présence.
Réinvestir le lien ne suppose pas de renoncer à se protéger. Il s’agit plutôt de réintroduire de la complexité dans la manière de penser les relations : accepter leur imperfection, reconnaître leur dimension ambivalente et sortir d’une logique strictement utilitaire.
« Nous devons opérer un déplacement : sortir de nous-mêmes et de l’introspection, détourner le regard de soi, cesser de surinvestir nos émotions comme s’il s’agissait de la seule vérité possible. Autrement dit, il faut nous « dénarcissiser » pour réinvestir l’espace public et partagé. C’est ce qu’a fait le mouvement féministe de ces dernières années : donner un nom à un mal-être diffus, nommer des émotions qui étaient refoulées, partager cette prise de conscience avec d’autres, en faire un nouveau récit, générer des formes de solidarité, pour finalement […] engager une lutte sur le terrain juridique. » (Eva Illouz)
Se protéger est nécessaire. L’enjeu contemporain n’est pas de choisir entre soi et les autres, mais de retrouver un équilibre où le soin de soi ne se construit pas contre le lien, mais à travers lui.
SOURCES
Narcissisme, estime de soi et société – Santé Mentale
L’ère du narcissisme – une société dystopique – Sensibilisation Narcissisme
L’amitié comme enjeu sociétal et politique: pour une reconsidération des pratiques amicales
« Les émotions façonnent nos démocraties capitalistes » | CNRS Le journal
Eva Illouz, Les marchandises émotionnelles. L’authenticité au temps du capitalisme
L’Amitié Authentique : Pilier de l’Estime de Soi et de l’Épanouissement Humain – Coévolution
Vous êtes sûrement moins égoïste que vous ne le pensez | Slate.fr
Comment être plus amical dans une culture hyper-individualiste : r/socialskills
« Les émotions façonnent nos démocraties capitalistes » | CNRS Le journal



